Un projet quotidien de performance de Nadia Vadori-Gauthier

Le projet

Introduction

Diaporama : une photo par danse

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Le 7 janvier 2015, date de l’attentat à Charlie Hebdo, j’étais très affectée. Ce soir-là, j’ai mis au point le projet de Une minute de danse par jour, pour agir une présence sensible dans le monde. Je voulais agir en m’assignant une action quotidienne petite mais réelle et répétée, qui œuvre pour une poésie en acte, en me mettant réellement en jeu, seule ou en relation à d’autres. Les attaques des jours suivants ont renforcé cette détermination.

C’est dans ce monde qui est le nôtre que, depuis le 14 janvier 2015, je danse chaque jour, sans autres armes que celles du sensible, pour ne pas céder à l’anesthésie, la peur ou la pétrification et créer des connexions vivantes aux autres, aux environnements. Comment agir de façon locale, infinitésimale, à sa mesure, afin de contribuer à la création de liens et au décloisonnement ?

Ce projet est également en relation directe avec mes sujets de recherche doctorales :

  • Rapports micro-politiques de proximité à l’environnement, aux personnes, aux matériaux
  • Travail somatique sur la conscience du corps en mouvement
  • États élargis et modifiés de perception
  • Connexions à la vie oscillatoire-vibratoire
  • Proposition d’alternatives au régime dominant de la représentation
  • Engagement performatif dans l’instant
  • Oscillations espace personnel-espace public
  • Interactions entre somatique-esthétique-politique.
  • Depuis le 14 janvier 2015, Je danse une minute et quelque, tous les jours, simplement, sans montage avec les moyens du bord, dans les états et les lieux dans lesquels je me trouve, sans technique, ni mise en scène, ni vêtement ou maquillage particulier, rien d’autre que ce qui est là. Et je poste la danse en ligne le jour-même.

Je danse en intérieur ou en extérieur, dans des endroits publics ou privés, seule ou avec d’autres, des inconnus ou des gens que je connais et parfois des amis.

Je danse comme on manifeste, pour oeuvrer à une poésie vivante, pour agir par le sensible contre la violence de certains aspects du monde.

C’est la réponse que j’ai trouvé pour m’impliquer en acte à ma mesure, dans une action réelle, répétée, qui puisse déplacer les lignes, faire basculer le plan ou osciller la norme.

J’ai été également également inspirée pour ce projet d’une phrase de Nietzsche tirée de Ainsi parlait Zarathustra et qui dit :

« Et que l’on estime perdue toute journée où l’on n’aura pas dansé au moins une fois. »

ça veut dire pour moi qu’il s’agit de vivre, qu’il s’agit de vivre en mouvement, de rester en mouvement.

J’ai été également accompagnée dans l’élaboration de ce projet par un proverbe chinois :

« Goutte à goutte l’eau finit par traverser la pierre. ».

水滴石穿 : eau – goutte – pierre – percer, traverser

Cela veut dire qu’une action minime et répétée peut finir par avoir un grand effet.

La goutte d’eau, ce sont les danses, quotidiennes, interstitielles, sans armes ni sans boucliers. et la pierre, c’est un certain durcissement du monde (communautarismes, hiérarchies, consumérismes, dogmatismes), et aussi la désolidarisation d’avec la nature (environnement, animaux, végétaux) et le manque d’une dimension poétique active au quotidien.

Alors pour moi, Une minute de danse par jour, c’est un engagement esthétique, c’est à dire de la sensibilité, un engagement poétique, éthique et microlitique, qui est radical à la petite échelle qui est la mienne.

Je continue à danser tous les jours, pour œuvrer à une place plus sensible dans le monde, pour qu’il y ait des circulations entres les cases, les catégories, les corps.

Je parie que c’est possible.

Chaque jour, tout recommencer à zéro, comme s’il n’y avait jamais eu aucune danse ; tout est à refaire, le corps, la danse ; tout est à danser, à redanser, pour une minute et quelque.

Danser la vie qui passe et qui vibre dans les interstices du quotidien, qui vibre, dans les intervalles entre les images brillantes qui prétendent nous tenir lieu de monde.

Sept questions qu’on me pose souvent

(printemps 2015)

1. Tu danses vraiment tous les jours ?

– Oui

2. As-tu déjà raté un jour ?

– Non, ce n’est pas envisageable pour moi.

3. Tu vas faire ça jusqu’à quand ?
– Je ne sais pas. Tant que j’en éprouve la nécessité, tant que je tiens le coup.

Je me suis dit peut-être : octobre 2017. Cela ferait alors 1001 jours. On verra….

4. Tu n’as pas peur que la danse soit toujours la même, ou de ne plus avoir d’idées ?
– Pour moi ce n’est pas la danse en tant que forme qui est importante, ni d’avoir des idées, mais la relation qui se crée avec quelqu’un ou avec un lieu, ce qui est mis en jeu. Et ça, ce n’est jamais pareil. C’est un engagement en acte.

5. Est-ce que ça te demande du courage ?
– Oui. Tout mon courage.

6. Est-ce qu’il y a des jours où tu n’as pas envie de danser ?
– La question ne se pose pas. Le projet est de danser tous les jours quels que soient l’humeur ou l’état. Il y a des jours où je suis peu disponible, débordée ou crevée, mais il ne s’agit pas de moi. Le propos est ailleurs. Je ne cherche pas le spectaculaire, je danse le moment, qu’il soit banal ou singulier, que je sois seule ou il y ait quelqu’un, que je me sente en forme ou moche, j’y vais. Parfois, il y a des cadeaux de l’instant.

7. Sais-tu où tu vas danser aujourd’hui ?
– Non, ni où, ni quand.

Mais depuis quelque tems je prends parfois des rendez-vous de danse.

Danser chaque jour

(23 juillet 2015 )

Danser chaque jour, une minute et quelque.
Danser le quotidien, les environnements, les matériaux, les circonstances, parfois l’évènement.
Parfois seulement.
Danser quelles que soient l’humeur ou la forme, danser par toutes les météos du corps.
Se contenter de peu.
Avoir certains jours la surprise de présents du présent, la joie indescriptible et simple d’un agencement inattendu.
Danser chaque jour, même ceux où l’on ne veut pas d’image, où l’on voudrait être invisible, danser, y aller.
Rencontrer le monde immédiat.
Manifester.
Œuvrer tant bien que mal pour une poésie des interstices.
Danser seule ou avec d’autres. Connecter, être vivant dans la matière. Être en mouvement.
Ne pas céder à la tentation de faire, de chercher le spectaculaire.
L’accueillir s’il s’invite, mais sinon :
Défaire, décadrer, sentir, ressentir, vivre.
Déplacer les lignes, faire basculer le plan, faire osciller la norme.
Agir.
Danser l’instant, l’éternité d’une seconde, le temps qui passe ou qui file.
Chaque jour, tout recommencer à zéro, comme s’il n’y avait jamais eu aucune danse ;
tout est à refaire, le corps, la danse ;
tout est à danser, à redanser, pour une minute et quelque.

La 200e danse sera comme la première, une page vide, de l’espace, de l’inconnu.

Danser la vie qui passe et qui vibre dans les intervalles entre les images brillantes qui prétendent nous tenir lieu de monde.

 Je danserai encore aujourd’hui une petite danse de rien

Vous qui suivez mes danses depuis quelques jours, quelques semaines, quelques mois, vous savez combien mon engagement est lié à un certain état de violence du monde et à l’envie d’agir au quotidien, depuis les attentats de janvier 2015, pour une poésie en acte, d’œuvrer pour la vie, pour des solidarités, pour plus de douceur entre les catégories et les corps. Depuis les événements tragiques du 13 novembre 2015, cet engagement est pour moi plus que jamais nécessaire. Mais danser devient très difficile dans ces circonstances. Chaque jour, je ne sais pas quelle danse je vais bien pouvoir faire, mais je pense qu’il faut plus que jamais être ensemble sur des modes sensibles et bienveillants qui accueillent nos diversités. Alors je danse. Je danserai encore aujourd’hui une petite danse de rien, un battement d’ailes de papillon, une goutte d’eau en regard du reste. Je danserai pour nous, pour le monde d’interrelations éthiques dans lequel j’ai envie de vivre. À tout à l’heure***

art (« a » minuscule), beau (« b » minuscule), vie…

( 8 février 2016 )

Avec la minute de danse, je danse, chaque jour, dans les interstices de la vie courante. Je me glisse ente les choses, avec elles, je les accompagne sur un instant de leur trajectoire, je convoque de l’invisible, de l’informulé, du sensible. Je ne cherche pas la polémique ou la confrontation sur un mode binaire, j’investis un multiple, un entrelacs, une hétérogénéité. Ici, pas d’Art avec un grand « A » pas de Représentation, mais un art ( « a » minuscule) qui se mêle à la vie qui en devient indissociable. C’est une tentative éphémère, un battement d’ailes de papillon, une expérimentation. Le proverbe chinois dit : « Goutte à goutte l’eau finit par transpercer la pierre.» Est-ce possible ? Je ne sais pas.

Certains jours, heureusement plus rares que d’autres, la pierre est spécialement dure, elle est faite de certitudes, d’idées reçues, de condescendances, de sexismes, de cloisonnements, de peurs et hiérarchisations de toutes sortes. Mais d’autres fois, les carapaces, les pelures, les quant-à-soi s’adoucissent, se dissolvent ou volent en éclats, un espace inconnu s’ouvre, un expérience nouvelle, non codée d’avance, est possible. La poésie émerge, elle fait craquer les vernis du connu pour que l’informulé fleurisse, que ce qu’on n’avait pas imaginé s’invite. Et ça, c’est magnifique, c’est beau ; non pas avec un grand « B ». Ici rien de transcendant ni de sublime, mais la vie elle même, intense, infinitésimale, parfois imperceptible ou drôle. Ça fait battre le cœur, ça fait rosir les joues. Il s’agit d’être vivants ensemble, entrelaçant nos différences, sur la Terre, aujourd’ hui.

500 danses avec le monde

( 27 mai 2016 )

Depuis les attentats de janvier 2015, cela fait 500 jours que je me suis engagée dans un acte quotidien de résistance poétique : Une minute de danse par jour.

La plupart des danses ont lieu à Paris, mais aussi ailleurs. Où que je me trouve, je danse avec la ville, ses habitants, ses espaces privés ou publics, la nature. C’est ma façon de manifester pour une poésie en acte, une poésie du quotidien et des interstices, une connexion à la vie, un vivre-ensemble selon d’autres modes que ceux que régissent les codes et catégories de toutes sortes. Aujourd’hui, après 500 jours et autant de minutes de danse, je n’envisage pas de m’arrêter pour le moment :

Nous traversons une époque particulière, à la fois difficile et pleine de promesses, en France, mais aussi dans le monde. Alors que certaines positions discriminatoires ou dogmatiques se durcissent, il me semble que l’on peut aussi sentir de nouvelles alliances, des solidarités, des ouvertures ou des prises de conscience collectives. J’ai envie d’accompagner cette période de bouleversements : une danse par jour, chacune valant pour un jour particulier, comme un cristal prélevé sur le flux du temps qui s’écoule. J’ai le sentiment de devoir « arracher » chaque danse au présent. Et cette action me demande d’activer la plus haute intensité dont je me sente capable à un moment donné, intensité variable donc. Mais quelque chose se brûle dans l’instant, comme on craque une allumette.

Chaque danse, comme une actualité, est postée en ligne le jour même, puis archivée par date sur ce site.

Parfois, je me prends à rêver ou à imaginer ce qu’aurait été ce projet dans d’autres périodes transitoires de l’histoire (la Révolution industrielle, l’Avant-guerre, l’Après-guerre) et je me dis qu’il est important de poursuivre encore un peu afin de témoigner à ma façon de cette période liminale que nous vivons. Je me suis donné une date au-delà  de laquelle je ne continuerai pas ce projet : mi-octobre 2017. Cela fera alors mille et un jours. Je ne sais pas si j’y arriverai, je suis à mi-chemin, et cela me semble énorme. Peut-être que je m’arrêterai bientôt, en route. Alors ce sera : Mille et un jours, peut-être…

Merci pour vos messages et commentaires qui continuent de m’accompagner chaleureusement, tout au long du parcours.

Un geste éphémère qui dure

( 20 Juillet 2018 )

L’été bat son plein et les danses continuent de s’égrener au fil des saisons. Elles marquent chaque jour d’un geste éphémère qui se perpétue dans le temps. Leur résistance poétique consiste à convoquer des instants sensibles et partagés au quotidien, mais également à ne pas céder à des effets de mode ou à l’air du temps. Elles se poursuivent, sans tenir compte des directions changeantes que prennent les vents, quelles que soient la météo du monde et l’état des corps. Trois ans et demi après leur commencement, elles persistent, infinitésimales, scandant la vie qui passe.

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« Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? […] Mais où est-elle notre vie ? Où est notre corps? Où est notre espace ? […] Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes. »

​L’infra-ordinaire de Georges Perec.

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